Introduction : L’aporie des deux conducteurs imprudents
Considérons deux automobilistes, le conducteur A et le conducteur B, roulant tard dans la nuit sur une chaussée détrempée par la pluie, avec une vitesse excessive et un taux d’alcoolémie strictement identiques.
Leur négligence subjective, leur distraction et leur état d’esprit sont physiquement et psychologiquement rigoureusement identiques à 100%.
- Le conducteur A négocie le virage sans encombre. La rue est déserte. Il rentre chez lui en toute quiétude et n’encourt qu’une contravention mineure sans réprobation morale.
- Au moment précis où le conducteur B aborde le même virage, un enfant surgit de l’obscurité pour rattraper un ballon. Le conducteur B freine d’urgence mais percute mortellement l’enfant. Condamné pour homicide involontaire à de la prison ferme, il est ruiné et dévasté à jamais par le remords.
Le dilemme éthique central
« Si les intentions, les actes et le degré de négligence des deux conducteurs étaient rigoureusement équivalents, pourquoi une contingence stochastique (la chance) entraîne-t-elle une telle disparité dans le blâme moral et le châtiment pénal ? »
C’est ce scandale philosophique que Thomas Nagel et Bernard Williams ont formalisé sous le nom de « Chance Morale » (Moral Luck).
1. Le principe de contrôle kantien face à la réalité morale
Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), Emmanuel Kant affirmait que seule la Bonne Volonté possède une valeur inconditionnelle :
« Elle brillerait par elle-même comme un joyau, comme une chose qui possède en elle-même sa valeur tout entière. »
Nagel a formulé cette intuition universelle d’équité sous le nom de Principe de Contrôle (The Control Principle: CP) :
$$\text{Principe de Contrôle (CP) :} \quad \text{Un agent ne peut être moralement évalué pour ce qui échappe à son contrôle.}$$Pourtant, nos institutions juridiques et nos jugements moraux bafouent quotidiennement ce principe en pénalisant le résultat extérieur bien plus que l’intention.
2. La taxonomie de Nagel : Les quatre formes de chance morale
Thomas Nagel a classé la chance morale en quatre catégories fondamentales :
2.1 La chance résultante (Resultant Luck)
La chance relative aux conséquences effectives d’un acte (par exemple, la tentative de meurtre opposée au meurtre consommé, tributaire de la trajectoire imprévisible d’un oiseau).
2.2 La chance circonstancielle (Circumstantial Luck)
La chance d’être confronté à certaines épreuves éthiques. Le citoyen ordinaire de l’Allemagne des années 1930 devenu gardien de camp de concentration s’oppose au citoyen identique ayant émigré en Argentine pour affaires et ayant vécu en honnête père de famille. L’innocence morale de ce dernier ne résulte pas d’une vertu supérieure, mais de la chance d’avoir échappé à une situation tragique.
2.3 La chance constitutive (Constitutive Luck)
La chance relative à la personnalité innée, aux gènes, au tempérament et à la capacité d’empathie et de maîtrise des impulsions.
2.4 La chance causale (Causal Luck)
Le conditionnement des choix par la chaîne déterministe universelle (déterminisme versus libre arbitre).
3. Bernard Williams et le remords de l’agent (Agent-Regret)
Bernard Williams a mis en lumière le concept essentiel d’Agent-Regret (le remords de l’agent). Lorsqu’un chauffeur de poids lourd frappe un enfant sans avoir commis la moindre faute de conduite, nous attendons légitimement de lui qu’il éprouve une douleur ontologique première (« C’est moi qui ai causé cette mort ») qui transcende la simple compassion d’un spectateur extérieur.
4. Conclusion : La sagesse de l’humilité éthique
Prendre la mesure de la chance morale brise l’arrogance de la méritocratie. Constater que notre respectabilité ne tient souvent qu’à la grâce d’un enfant qui n’a pas surgi sur notre route est le premier pas vers une véritable compassion humaine.
5. Les attitudes réactives de P. F. Strawson et la philosophie pénale
Dans son essai fondamental Freedom and Resentment (1962), Peter F. Strawson démontre que la responsabilité morale n’est pas une déduction métaphysique abstraite, mais l’expression de nos attitudes réactives (Reactive Attitudes) :
- Le ressentiment (la colère de la victime directe) ;
- L’indignation morale (la réaction de la communauté face au préjudice causé) ;
- La culpabilité (le remords intime à la première personne).
En droit pénal, l’écart de peine entre la tentative et l’infraction consommée illustre l’inconciliable opposition entre le courant subjectiviste (qui punit l’intention coupable) et le courant objectiviste (qui exige la réparation du trouble à l’ordre public).
6. Formalisation mathématique de l’attribution du blâme
Soit $a \in \mathcal{A}$ l’action délibérée, $S \in \mathcal{S}$ la variable stochastique du hasard extérieur, et $X = g(a, S)$ le résultat physique avec la fonction de perte $L(X)$.
L’opérateur réel du blâme social s’écrit :
$$\mathcal{B}_{\text{Actual}}(a, X, S) = (1 - \lambda)\Psi(a) + \lambda L(g(a, S)) \quad (\lambda \in (0, 1])$$Le paramètre $\lambda > 0$ mesure précisément le poids de la chance morale. Tant que $\lambda \neq 0$, deux agents moralement indiscernables subiront un verdict asymétrique en raison du hasard extérieur.
